Balzac : la passion de l’or chez Grandet

Balzac, le peintre des passions humaines comme « forces démoniaques », nous livre dans « Eugénie Grandet » le portrait d’un homme entièrement soumis à l’obsession de l’or.

le Père Grandet, incarnation de l’avarice, ira jusqu’à enfermer sa fille, et lui voler sa part d’héritage jusqu’à faire mourir sa femme de chagrin, pour sa triste passion : entasser de l’or dans son « cabinet », où personne d’autre que lui ne peut pénétrer.

ayant donné des pièces d’or comme cadeau à sa fille, il veut un jour les récupérer, car les siennes ne lui suffisent plus !

Las, cet ange du ciel, l’un des personnages les plus christiques de la Comédie humaine, les a données à son cousin dans la détresse…

j’ai déjà dit que dans toutes les oeuvres de balzac, vient un moment où sa langue se met à « dérailler » (disent les critiques médiocres) c’est à dire à devenir presque divine, plus qu’humaine en tout cas.

En voici un exemple dans « Eugénie Grandet », cela se trouve page 114 de cette édition en ligne :

Eugènie Grandet

Il s’agit du moment où le père Grandet, succombant à sa passion démoniaque, veut « mettre la main » sur l’or de sa fille, qu’il lui a pourtant donné dans le passé ! il n’hésite pas à mentir effrontément, à prétendre qu’il n’a plus d’or (alors qu’il en cache un monceau dans son « cabinet ») pour apitoyer eugénie, pour qu’elle lui apporte son or : il ne peut savoir qu’elle ne l’a plus, qu’elle l’a donné pour soulager la misère de son cousin…

écoutez bien ce dialogue, analysez bien les propos du père démoniaque (qui s’oppose point par point au Père Goriot, véritable Idée platonicienne du Père martyr):

« Ote tout cela, dit Grandet à Nanon quand, vers onze heures le déjeuner fut achevé ; mais laisse-nous la table. Nous serons plus à l’aise pour voir ton petit trésor, dit-il en regardant Eugénie. Petit, ma foi, non. Tu possèdes, valeur intrinsèque, cinq mille neuf cent cinquante-neuf francs, et quarante de ce matin, cela fait six mille francs moins un. Eh ! bien, je te donnerai, moi, ce franc pour compléter la somme, parce que, vois-tu, fifille… Hé ! bien, pourquoi nous écoutes-tu ? Montre-moi tes talons, Nanon, et va faire ton ouvrage, dit le bonhomme. Nanon disparut. — Ecoute, Eugénie, il faut que tu me donnes ton or. Tu ne le refuseras pas à ton pépère, ma petite fifille, hein ?

Les deux femmes étaient muettes.

Je n’ai plus d’or, moi. J’en avais, je n’en ai plus. Je te rendrai six mille francs en livres, et tu vas les placer comme je vais te le dire. Il ne faut plus penser au douzain. Quand je te marierai, ce qui sera bientôt, je te trouverai un futur qui pourra t’offrir le plus beau douzain dont on aura jamais parlé dans la province. Ecoute donc, fifille. Il se présente une belle occasion : tu peux mettre tes six mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois près de deux cents francs d’intérêts, sans impôts, ni réparations, ni grêle, ni gelée, ni marée, ni rien de ce qui tracasse les revenus.

Tu répugnes peut-être à te séparer de ton or, hein, fifille ? Apporte-le-moi tout de même.

Je te ramasserai des pièces d’or, des hollandaises, des portugaises, des roupies du Mogol, des génovines ; et, avec celles que je te donnerai à tes fêtes, en trois ans tu auras rétabli la moitié de son joli petit trésor en or.

Que dis-tu, fifille ? Lève donc le nez. Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les yeux pour te dire ainsi des secrets et des mystères de vie et de mort pour les écus.

Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes : ça va, ça vient, ça sue, ça produit.

(méditer longtemps cette phrase…extraordinaire !)

Eugénie se leva ; mais, après avoir fait quelques pas vers la porte, elle se retourna brusquement, regarda son père en face et lui dit : — Je n’ai plus mon or.

Tu n’as plus ton or ! s’écria Grandet en se dressant sur ses jarrets comme un cheval qui entend tirer le canon à dix pas de lui. »

Comment peut on ne pas voir l’ incroyable puissance de l’expression qui se manifeste ici ? L’or est ici un être quasiment vivant, ou plutôt qui prend la place des vivants, pour les parasiter et les vampiriser..cet « être », quasi-substance, a ses « secrets », arcanes diaboliques d’un culte inversé , analogue aux rites de sorcellerie dans l’ancien temps…pas si ancien.

Quand il trouve le portrait du cousin, contenant de l’or, que celui ci avait laissé à Eugénie, la passion revient : il lui faut cet or, même s’il faut pour cela user du couteau :

« Au moment où le bonhomme, qui par hasard avait pris son passe-partout, montait l’escalier à pas de loup pour venir chez sa femme, Eugénie avait apporté sur le lit de sa mère le beau nécessaire. Toutes deux, en l’absence de Grandet, se donnaient le plaisir de voir le portrait de Charles, en examinant celui de sa mère.

— C’est tout à fait son front et sa bouche ! disait Eugénie au moment où le vigneron ouvrit la porte. Au regard que jeta son mari sur l’or, madame Grandet cria : — Mon Dieu, ayez pitié de nous !

Le bonhomme sauta sur le nécessaire comme un tigre fond sur un enfant endormi. — Qu’est-ce que c’est que cela ? dit-il en emportant le trésor et allant se placer à la fenêtre. — Du bon or ! de l’or ! s’écria-t-il.. Beaucoup d’or ! ça pèse deux livres. Ah ! ah !

Charles t’a donné cela contre tes belles pièces. Hein ! pourquoi ne me l’avoir pas dit ? C’est une bonne affaire, fifille ! Tu es ma fille, je te reconnais. Eugénie tremblait de tous ses membres. — N’est-ce pas, ceci est à Charles ? reprit le bonhomme.

— Oui, mon père, ce n’est pas à moi. Ce meuble est un dépôt sacré.

Ta ! ta ! ta ! il a pris ta fortune, faut te rétablir ton petit trésor.

— Mon père ?…

Le bonhomme voulut prendre son couteau pour faire sauter une plaque d’or, et fut obligé de poser le nécessaire sur une chaise. Eugénie s’élança pour le ressaisir ; mais le tonnelier, qui avait tout à la fois l’oeil à sa fille et au coffret, la repoussa si violemment en étendant le bras qu’elle alla tomber sur le lit de sa mère.

— Monsieur, monsieur, cria la mère en se dressant sur son lit.

Grandet avait tiré son couteau et s’apprêtait à soulever l’or.

— Mon père, cria Eugénie en se jetant à genoux et marchant ainsi pour arriver plus près du bonhomme et lever les mains vers lui, mon père, au nom de tous les Saints et de la Vierge, au nom du Christ, qui est mort sur la croix ; au nom de votre salut éternel, mon père, au nom de ma vie, ne touchez pas à ceci ! Cette toilette n’est ni à vous ni à moi ; elle est à un malheureux parent qui me l’a confiée, et je dois la lui rendre intacte.

— Pourquoi la regardais-tu, si c’est un dépôt ? Voir, c’est pis que toucher.

— Mon père, ne la détruisez pas, ou vous me déshonorez. Mon père, entendez-vous ?

— Monsieur, grâce ! dit la mère.

— Mon père, cria Eugénie d’une voix si éclatante que Nanon effrayée monta. Eugénie sauta sur un couteau qui était à sa portée et s’en arma.

— Eh ! bien ? lui dit froidement Grandet en souriant à froid.

— Monsieur, monsieur, vous m’assassinez ! dit la mère.

— Mon père, si votre couteau entame seulement une parcelle de cet or, je me perce de celui-ci. Vous avez déjà rendu ma mère mortellement malade, vous tuerez encore votre fille. Allez maintenant, blessure pour blessure ?

Grandet tint son couteau sur le nécessaire, et regarda sa fille en hésitant.  »

il ira jusqu’ à enfermer sa fille « au pain sec et à l’eau » pour la forcer à rendre son or…il fait ainsi mourir sa femme de chagrin. Sa fille, accepte de se laisser dépouille de sa part d’héritage, et reste avec son père jusqu’à la mort de celui ci …de nouveau l’inspiration céleste descend sur l’artiste pour dépeindre cette mort (c’est page 134) :

«Puis, vers la fin de cette année, le bonhomme fut enfin, à l’âge de quatre-vingt-deux ans, pris par une paralysie qui fit de rapides progrès. Grandet fut condamné par monsieur Bergerin. En pensant qu’elle allait bientôt se trouver seule dans le monde, Eugénie se tint, pour ainsi dire, plus près de son père, et serra plus fortement ce dernier anneau d’affection. Dans sa pensée, comme dans celle de toutes les femmes aimantes, l’amour était le monde entier, et Charles n’était pas là. Elle fut sublime de soins et d’attentions pour son vieux père, dont les facultés commençaient à baisser, mais dont l’avarice se soutenait instinctivement. Aussi la mort de cet homme ne contrasta-t-elle point avec sa vie. Dès le matin il se faisait rouler entre la cheminée de sa chambre et la porte de son cabinet, sans doute plein d’or. Il restait là sans mouvement, mais il regardait tour à tour avec anxiété ceux qui venaient le voir et la porte doublée de fer. Il se faisait rendre compte des moindres bruits qu’il entendait ; et, au grand étonnement du notaire, il entendait le bâillement de son chien dans la cour. Il se réveillait de sa stupeur apparente au jour et à l’heure où il fallait recevoir des fermages, faire des comptes avec les closiers, ou donner des quittances. Il agitait alors son fauteuil à roulettes jusqu’à ce qu’il se trouvât en face de la porte de son cabinet. Il le faisait ouvrir par sa fille, et veillait à ce qu’elle plaçât en secret elle-même les sacs d’argent les uns sur les autres, à ce qu’elle fermât la porte. Puis il revenait à sa place silencieusement aussitôt qu’elle lui avait rendu la précieuse clef, toujours placée dans la poche de son gilet, et qu’il tâtait de temps en temps. D’ailleurs son vieil ami le notaire, sentant que la riche héritière épouserait nécessairement son neveu le président si Charles Grandet ne revenait pas, redoubla de soins et d’attentions : il venait tous les jours se mettre aux ordres de Grandet, allait à son commandement à Froidfond, aux terres, aux prés, aux vignes, vendait les récoltes, et transmutait tout en or et en argent qui venait se réunir secrètement aux sacs empilés dans le cabinet. Enfin arrivèrent les jours d’agonie, pendant lesquels la forte charpente du bonhomme fut aux prises avec la destruction. Il voulut rester assis au coin de son feu, devant la porte de son cabinet. Il attirait à lui et roulait toutes les couvertures que l’on mettait sur lui, et disait à Nanon : — Serre, serre ça, pour qu’on ne me vole pas. Quand il pouvait ouvrir les yeux, où toute sa vie s’était réfugiée, il les tournait aussitôt vers la porte du cabinet où gisaient ses trésors en disant à sa fille : — Y sont-ils ? y sont-ils ? d’un son de voix qui dénotait une sorte de peur panique.

— Oui, mon père.

— Veille à l’or, mets de l’or devant moi.

Eugénie lui étendait des louis sur une table, et il demeurait des heures entières les yeux attachés sur les louis, comme un enfant qui, au moment où il commence à voir, contemple stupidement le même objet ; et, comme à un enfant, il lui échappait un sourire pénible.

— Ça me réchauffe ! disait-il quelquefois en laissant paraître sur sa figure une expression de béatitude. »

C’est sa façon de mourir qui révèle le sens diabolique et satanique de sa passion : l’or, le plus noble métal, symbole d’incorruptibilité à caractère solaire, est en fait un « représentant » du Christ. Mais l’idolâtrie commence quand on veut assimiler le représenté (Dieu, le christ-Logos) à ce qui le représente, à quelque chose qui pourrait se « saisir » et être possédé…

Grandet voudrait bel et bien « posséder » Dieu et l’enfermer dans un coffre…mais c’est lui qui est un « possédé » !

«Lorsque le curé de la paroisse vint l’administrer, ses yeux, morts en apparence depuis quelques heures, se ranimèrent à la vue de la croix, des chandeliers, du bénitier d’argent qu’il regarda fixement, et sa loupe remua pour la dernière fois. Lorsque le prêtre lui approcha des lèvres le crucifix en vermeil pour lui faire baiser le Christ, il fit un épouvantable geste pour le saisir.

Ce dernier effort lui coûta la vie. Il appela Eugénie, qu’il ne voyait pas quoiqu’elle fût agenouillée devant lui et qu’elle baignât de ses larmes une main déjà froide.

— Mon père, bénissez-moi.

— Aie bien soin de tout. Tu me rendras compte de ça là-bas, dit-il en prouvant par cette dernière parole que le christianisme doit être la religion des avares. »

Eugénie finira sa vie dans un mariage de convenance avec Mr de Bonfons, autre monstre cupide qui n’en veut qu’à son argent mais mourra avant elle : et ce sera l’ironie de dieu de lui jeter des masses d’or, à cette ainte qui n’aspire qu’au ciel :

« Trois jours après, monsieur de Bonfons, de retour à Saumur, publia son mariage avec Eugénie. Six mois après, il était nommé conseiller à la Cour royale d’Angers. Avant de quitter Saumur, Eugénie fit fondre l’or des joyaux si long-temps précieux à son coeur, et les consacra, ainsi que les huit mille francs de son cousin, à un ostensoir d’or et en fit présent à la paroisse où elle avait tant prié Dieu pour lui ! Elle partagea d’ailleurs son temps entre Angers et Saumur. …

Douée de ce tact fin que le solitaire exerce par ses perpétuelles méditations et par la vue exquise avec laquelle il saisit les choses qui tombent dans sa sphère, Eugénie, habituée par le malheur et par sa dernière éducation à tout deviner, savait que le président désirait sa mort pour se trouver en possession cette immense fortune, encore augmentée par les successions de son oncle le notaire, et de son oncle l’abbé, que Dieu eut la fantaisie d’appeler à lui. La pauvre récluse avait pitié du président. La Providence la vengea des calculs et de l’infâme indifférence d’un époux qui respectait, comme la plus forte des garanties, la passion sans espoir dont se nourrissait Eugénie. Donner la vie à un enfant, n’était-ce pas tuer les espérances de l’égoïsme, les joies de l’ambition caressées par le premier président ?

Dieu jeta donc des masses d’or à sa prisonnière pour qui l’or était indifférent et qui aspirait au ciel, qui vivait, pieuse et bonne, en de saintes pensées, qui secourait incessamment les malheureux en secret. Madame de Bonfons fut veuve à trente-six ans, riche de huit cent mille livres de rente, encore belle, mais comme une femme est belle près de quarante ans. Son visage est blanc, reposé, calme. Sa voix est douce et recueillie, ses manières sont simples. Elle a toutes les noblesses de la douleur, la sainteté d’une personne qui n’a pas souillé son âme au contact du monde, mais aussi la roideur de la vieille fille et les habitudes mesquines que donne l’existence étroite de la province. Malgré ses huit cent mille livres de rente, elle vit comme avait vécu la pauvre Eugénie Grandet, n’allume le feu de sa chambre qu’aux jours où jadis son père lui permettait d’allumer le foyer de la salle, et l’éteint conformément au programme en vigueur dans ses jeunes années. Elle est toujours vêtue comme l’était sa mère. La maison de Saumur, maison sans soleil, sans chaleur, sans cesse ombragée, mélancolique, est l’image de sa vie. Elle accumule soigneusement ses revenus, et peut-être eût-elle semblé parcimonieuse si elle ne démentait la médisance par un noble emploi de sa fortune. De pieuses et charitables fondations, un hospice pour la vieillesse et des écoles chrétiennes pour les enfants, une bibliothèque publique richement dotée, témoignent chaque année contre l’avarice que lui reprochent certaines personnes. Les églises de Saumur lui doivent quelques embellissements. Madame de Bonfons que, par raillerie, on appelle mademoiselle, inspire généralement un religieux respect. Ce noble coeur, qui ne battait que pour les sentiments les plus tendres, devait donc être soumis aux calculs de l’intérêt humain. L’argent devait communiquer ses teintes froides à cette vie céleste, et lui donner de la défiance pour les sentiments. …

— Il n’y a que toi qui m’aimes, disait-elle à Nanon.

La main de cette femme panse les plaies secrètes de toutes les familles. Eugénie marche au ciel accompagnée d’un cortége de bienfaits. La grandeur de son âme amoindrit les petitesses de son éducation et les coutumes de sa vie première. Telle est l’histoire de cette femme, qui n’est pas du monde au milieu du monde ; qui, faite pour être magnifiquement épouse et mère, n’a ni mari, ni enfants, ni famille »

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